La vie en communauté est impossible sans la production de certitudes qui permettent aux humains d’évoluer dans leurs environnements sans devoir, à chaque instant, réfléchir aux raisons profondes, à la légitimité ou aux conséquences de leurs pratiques. Les certitudes permettent l’anticipation, de la plus banale à la plus complexe : pouvoir acheter du pain dans une boulangerie (et non au guichet de la SNCF) sans devoir repenser toute l’histoire et toutes les étapes techniques qui ont permis l’existence du blé cultivé, le principe de la cuisson, l’argent comme moyen d’échange, les lieux spécifiques destinés à des activités particulières, etc.

Cette capacité à l’anticipation est indispensable à une vie « normale » en société. Nulle part les acteurs sociaux, qu’ils soient parmi les plus humbles ou parmi les dominants, Occidentaux ou membres de petites sociétés distantes, ne maîtrisent ni même ne saisissent l’ensemble des systèmes de représentation, des codes et des symboles, des normes et des valeurs sociales qui pourtant constituent les fondements de ces certitudes. Les humains les appliquent sans devoir les évaluer ou les juger, et le plus souvent sans même en être conscients.

Dès lors que nous acceptons l’idée selon laquelle la vie sociale ne peut exister sans un ensemble de certitudes, et que nous réalisons aussi que ces certitudes ne sont nullement neutres ni objectives mais historiquement et donc culturellement situées, nous devons en conclure que ces certitudes ne sont que des productions sociales. Pour preuve, d’autres sociétés dans d’autres lieux vivent selon d’autres certitudes qu’elles pensent pourtant tout autant « naturelles » et « rationnelles ». Les certitudes sont des conventions, des consensus, des régimes de vérité.

Alors, si la production de certitudes est une caractéristique fondamentale du social, où placer l’incertitude et comment analyser celle produite par la pandémie pour en anticiper les conséquences ?

Hétéronomie : ce moment où la société, donc les gens qui en font partie, ne se rend  plus compte que tout provient d’elle-même et non d’un « aiilleurs », d’une « vérité première », d’une loi (divine, de la nature, d’une histoire) extérieure s’imposant à la société.

 

Le mythe de l’autonomie est particulier parce qu’il postule précisément que la modernité ne nécessiterait pas de mythe, qui serait l’affaire d’une humanité moins au fait d’elle-même et des mécanismes qui règlent le monde.

Foncièrement évolutionniste et ethnocentriste, il postule en effet que l’Occident serait l’accomplissement et l’aboutissement d’un devenir adulte de l’humanité, et il fonde la modernité comme rupture anthropologique, voire ontologique, par rapport au « reste de l’humanité » qui, du coup, devient son Autre.

4Or la modernité échappe-t-elle à la constitution hétéronome du simple fait que ses sociétés prétendent trouver en elles-mêmes le fondement de leurs propres lois ? Rien n’est moins certain, car il est possible de dire, tout en prenant le contre-pied du mythe de l’autonomie, que la modernité n’a pu se dégager des fondements théologiques de l’hétéronomie chrétienne qu’au prix de nouvelles sacralisations : l’Individu, la Nation, le Progrès, la Raison, la Croissance économique, l’Humanité, c’est-à-dire autant de nouvelles formes d’hétéronomie. Un survol rapide de l’histoire moderne aura tôt-fait de témoigner de la manière dont ces sacralisations imposent leurs nécessités et leurs normes (« du dehors ») aux hommes pourtant supposés autonomes : l’appel de la nation, la création de l’homme nouveau et de la société nouvelle, le commencement d’une nouvelle ère, etc.

Socialter – la fabrique des imaginaires – Castoriadis Géant imaginaire – Galaad Wilgos