[…] La crise du coronavirus a montré au grand jour que nul expert, nul chercheur, nul spécialiste , ne pouvait se substituer à la réflexion commune. C’est que ce phénomène est systémique, complexe, et que personne ne possède la science universelle. Il engage aussi bien l’économie mondiale que notre manière de faire les courses au quotidien. La crise est précisément ce moment où ce que l’on croyait savoir, on ne le sait plus.

Il y a toujours quelque chose de révoltant à se dire qu’on ne sait pas quand on pense qu’il y aurait, quelque part, une réponse définitive à nos questions.

[…] Au coeur de ces crises, le non-savoir est donc une invitation à la réflexion démocratique. C’est pourquoi, dire comme Socrate au V ème siècle avant J.C. , « je sais que je ne sais pas » est la réponse la plus révolutionnaire aux crises systémiques que nous traversons aujourd’hui.

Mais ce n’est pas parce que nous sommes désorientés et que nous ne re-connaissons plus le monde, qu’il s’agirait de renoncer à la création à la création de nouveaux savoirs pour le transformer, le perpétuer et y vivre de la manière la plus humaine possible.

[…] Reconnaitre un non-savoir est paradoxalement le fondement de l’action collective, ce qui nous réunit pour penser ensemble et inventer de nouveaux savoirs, savoir-faire, et savoir-être. C’est la clef d’une reprise en main de nos existences.

 

Sébastien Claeys – Socialter – Militer par temps de crise P.66

La vie en communauté est impossible sans la production de certitudes qui permettent aux humains d’évoluer dans leurs environnements sans devoir, à chaque instant, réfléchir aux raisons profondes, à la légitimité ou aux conséquences de leurs pratiques. Les certitudes permettent l’anticipation, de la plus banale à la plus complexe : pouvoir acheter du pain dans une boulangerie (et non au guichet de la SNCF) sans devoir repenser toute l’histoire et toutes les étapes techniques qui ont permis l’existence du blé cultivé, le principe de la cuisson, l’argent comme moyen d’échange, les lieux spécifiques destinés à des activités particulières, etc.

Cette capacité à l’anticipation est indispensable à une vie « normale » en société. Nulle part les acteurs sociaux, qu’ils soient parmi les plus humbles ou parmi les dominants, Occidentaux ou membres de petites sociétés distantes, ne maîtrisent ni même ne saisissent l’ensemble des systèmes de représentation, des codes et des symboles, des normes et des valeurs sociales qui pourtant constituent les fondements de ces certitudes. Les humains les appliquent sans devoir les évaluer ou les juger, et le plus souvent sans même en être conscients.

Dès lors que nous acceptons l’idée selon laquelle la vie sociale ne peut exister sans un ensemble de certitudes, et que nous réalisons aussi que ces certitudes ne sont nullement neutres ni objectives mais historiquement et donc culturellement situées, nous devons en conclure que ces certitudes ne sont que des productions sociales. Pour preuve, d’autres sociétés dans d’autres lieux vivent selon d’autres certitudes qu’elles pensent pourtant tout autant « naturelles » et « rationnelles ». Les certitudes sont des conventions, des consensus, des régimes de vérité.

Alors, si la production de certitudes est une caractéristique fondamentale du social, où placer l’incertitude et comment analyser celle produite par la pandémie pour en anticiper les conséquences ?

«  »Rien n’est vrai, tout est vivant »

Edouard Glissant . La terre, le feu, l’eau et les vents. Une anthologie de la poésie du Tout-Monde »

« All projects are floating around in the collective unconscious.  You just [have] to reach out and grab one. »  Delia Gonzales in The Creative Independent